Le débarquement des Alliés
sur les côtes normandes, le 6 juin 1944 signifie feuille de
route pour les Résistants qui ont su ou pu préserver leur
incognito dans leurs foyers, mais qui restent plus que jamais
désireux de se battre, dans le but de redorer le blason d’une
patrie agenouillée par la défaite puis l’humiliante occupation
et meurtrie profondément par les antagonismes qui la divisent.
C’est la ruée, non vers les
casernements investis par les forces allemandes ou les miliciens
d’une autre France, mais vers les sous-bois périgourdins où
végètent des unités maquisardes à pied d’œuvre depuis des mois
déjà ou des terrains identifiés depuis longtemps et prêts à
accueillir les groupes de jeunes volontaires pour la plupart
insuffisamment préparés aux opérations de guérilla dans
lesquelles ils pourraient être impliqués ultérieurement.
Le groupement ORA d’ANCEL,
depuis huitaine environ tapi à Cendrieux, sur les hauteurs de
Durestal, à la jonction de plusieurs communes, dans les trous et
installations restées embryonnaires de l’ancien « camp des
sangliers », baptisé ainsi par Mireille, plus tard déporté en
camp de concentration avec nombre de ses hommes, voit affluer
des centaines de postulants à l’armée des ombres, plus encore en
gestation qu’en forte efficacité.
Deux facteurs et non des
moindres – le manque d’armes et les difficultés de ravitailler
sur place toute cette armada – font qu’il se voit obligé de
procéder à un tri sévère : renvoyer chez eux, en attente, les
plus âgés moins soumis à compromission et essaimer le gros de la
troupe, par unités plus ou moins compactes, dans le tissu
forestier très dense de l’arrière-pays vernois.
C’est ainsi que le sergent
RASQUIN et neuf autres jeunots, suivant en cela le système de
rotation préconisé par ANCEL, s’installent vers la mi-juillet
dans un endroit plutôt sécurisant car profondément incrusté dans
le couvert des châtaigneraies envahies de fortes fougères, loin
des gros axes routiers et des agglomérations, à martel, commune
de Marsaneix.
Ils occupent une grange
plutôt abandonnée, près d’une fermette dont la présence justifie
seule les quelques ceps de vigne et autres petits terrains de
culture ou de fauche essartés depuis longtemps. C’est là qu’ils
approfondissent une instruction militaire encore balbutiante,
leur temps libre occupé à jouer aux cartes ou à polissonner
quelque peu, ceci au grand dan de l’acariâtre propriétaire et de
ses deux domestiques (père et fils) un tantinet rustauds.
Peut-être une espièglerie
même dépourvue de méchanceté, une once de turbulence un peu
poussée, une réplique jugée acerbe a-t-elle déréglé l’esprit de
la propriétaire et de ses deux suppôts bine endoctrinés jusqu’à
les endimancher ce 17 juillet et les pousser vers la ville
distante d’une dizaine de kilomètres.
Personne ne prête attention
au silence qui, dans le courant de l’après-midi, a gagné en
entier la maison d’habitation et ses abords, d’autant plus que
le temps annonciateur de pluie fraîchit et, la soupe avalée,
précipite plus tôt la « chambrée » entre les couvertures ou dans
un « sac à viande » plus hermétique, sauf évidemment la
sentinelle qui sera relayée selon le tour de garde prévu.
Puis, c’est le profond de
la nuit, une nuit d’adolescents agrémentée de rêves peuplés de
nymphes au corps gracieux et de beaux brins de filles
campagnardes plus accessibles.
Au dehors, le ciel, depuis
longtemps, a quitté son jeu d’ombres et de lumières pour se
voiler d’opacité puis, juste avant l’aube, troquer sa forte
dégoulinade de pluie contre un crachin fin et serré.
La sentinelle ne peut
qu’essuyer plus que voulu des yeux qui voient de plus en plus
trouble ; son geste de défense est réduit immédiatement à rien
par l’avant-garde de l’importante troupe guidée par les deux
domestiques. Elle ne peut avertir ses camarades qui sont
réveillés en sursaut, leurs beaux rêves bleus tournant
brutalement à la bruyante réalité noire et vert-de-gris.
Assez rudement et sans
pouvoir riposter aucunement, sans jugement préalable car sans
nulle pitié pour cette bande de gosses dont le plus jeune,
Alphonse NOZIERES de même pas quinze ans, vient à peine de
quitter les bancs de la primaire et les jupes de sa mère pour
suivre l’exemple de ses deux aînés, les dix hommes du groupe
RASQUIN se retrouvent en alignement, face à la soldatesque prête
à tuer.
Ni peur ni détresse dans
leur regard, de la résignation, de l’étonnement et même un
certain air d’audace chez certains. C’est cette audace devenue
bravade qui incite l’un d’entre eux, le lorrain Paul ALBERT,
déserteur de l’armée allemande venu s’engager dans la
Résistance, à brûler la politesse au peloton d’exécution juste
avant le commandement fatal et bien que blessé lui permettre de
fuir par les rangs de vigne puis par le couvert des grandes
fougères et ainsi rejoindre à quelques jets de pierre plus loin,
le camp du sergent-chef SERRES, en état d’alerte depuis peu.
Nazis et miliciens quittent
la scène, laissant les neufs cadavres baigner dans l’eau d’un
ciel qui semble compatir, petit à petit les gouttelettes marient
leur fraîcheur à la tiédeur des roses pourpres du sang généreux
versé par les martyrs en imprégnant à jamais l’assassine
forfaiture dans cette terre qui n’avait su que produire pour
entretenir la vie.
Peu après, les autorités,
les plus proches voisins, SERRES et ses hommes sont là,
confrontés à l’horreur de ce spectacle cauchemardesque qui
s’inscrira dans le martyrologe de ceux qui sont morts pour une
cause juste avec l’encre indélébile de la sublimation.
Une chapelle ardente
installée à l’église du lieu, certains parents avertis, il reste
à déterminer le sort des investigateurs présumés du massacre. Un
tribunal d’exception est constitué sous l’autorité du maire de
l’époque, M. BOISSAVY père et la fouille au domicile de la femme
CRAMAREGEAS, l’acariâtre propriétaire des lieux met à jour les
deniers de l’infâme trahison, quelques liasses de fafiots
humides encore d’avoir été comptés et recomptés à l’envi.
Devant la flagrance de la
préméditation du délit, jugement est vite rendu et le même jour,
18 juillet 1944, les trois méprisables dénonciateurs sont passés
par les urnes, quelques heures après leurs innocentes victimes.
Voici à peu près la
relation des faits, tels qu’ils ont pu se présenter en ce jour
tristement mémorable, des faits qui, si souvent, ont été évoqués
à cette place dans la pérennité d’un souvenir qui restera figé
dans le cœur et l’esprit de tous les compagnons d’armes ô
combien « décimés » déjà, un souvenir appelant honneurs et
reconnaissance assumés conjointement par toutes les
municipalités qui se sont succédées ici, en forte harmonie avec
le rescapé, notre ami regretté Paul ALBERT, d’une fidélité
exemplaire à cette stèle jusqu’à sa mort, survenue le jour de
l’armistice du 8 mai, il y a deux ans, et à qui fut rendu,
l’année dernière, l’hommage qu’il méritait amplement.
Il ne sera plus là pour
tirer de leur sommeil les noms gravés dans le marbre de ses
commensaux moins chanceux que lui. Ne sera plus là, lui non
plus, celui à qui incombait, à un échelon supérieur, la
responsabilité du groupe, le commandant ANCEL. Des années
durant, chaque fois qu’il passait ses vacances d’été à Ligueux,
il faisait acte de présence devant cette pierre, le regard
soucieux car tourmenté encore par cet assassinat collectif qui
n’avait point commun avec la mort au champ d’honneur de ses
hommes tués mors d’un accrochage, d’une échauffourée, d’un
combat plus prononcé à Preyssignac Vicq ou Atur et surtout plus
tard dans les Vosges ou en Alsace. Tony ne sera plus là pour
participer aux remakes de nos devoirs de mémoire. Il s’en est
allé à travers les espaces infinis, sur les sentes de
l’ubiquité, à la rencontre de Paulette, son épouse, de tous les
siens et de la foule d’amis décédés avant lui. De longs mois
durant, il avait tenu tête, fait front au mal avec l’énergie
farouche et la force d’âme des héros cornéliens qu’il extrayait
de son pupitre de jeune étudiant.
Le 26 avril, il s’est
éteint, dans sa demeure de Strasbourg, laissant à tous ceux qui
l’avaient estimé ou aimé, le pénible sentiment de la privation,
celui du grand vide. L’avis de décès, paru également dans les
quotidiens d’ici, avec une sobriété exemplaire a porté à la
connaissance des lecteurs les étapes qui ont jalonné son
parcours.
Tony, fils d’instituteur,
était l’aîné d’une famille de quatre enfants, tous enseignants
issus des Ecoles Normales mosellanes, à une heure où les
postulants à l’enseignement, en six années de forte préparation
ingurgitaient force ouvrages d’auteurs grecs, romains, allemands
évidemment, sans omettre l’incontournable Shakespeare, puis la
gamme française de la Pléiade aux modernes en saluant plus
spécialement ceux du brillant siècle du Roi-Soleil et les
philosophes, précurseurs d’une révolution en marche.
Elève doué, il sera un
enseignant remarqué à l’époque où les classes de 35 à 40 élèves
n’étaient point chose rare, l’époque de la plume sergent-major,
de la carte de France muette, des livres de morale et
d’instruction civique, l’époque aussi du maître d’école respecté
par ses élèves et par la population.
Durant toute son existence,
il continuera à parfaire son instruction en s’attaquant aux
ouvrages très ardus de Kant, Hegel, Nietzsche, Dostoïevski ou
Freud, entre autres, de quoi pouvoir prendre compte de la
profondeur de sa culture et s’inspirer de la force de ses
raisonnements comme de la justesse de son jugement.
Son service militaire
l’affectera à Veckring, sur la ligne Maginot, au 162ème
RIF, en Moselle. Fringant sous-lieutenant, il sera placé sous
les ordres du capitaine René VAUJOUR, son aîné de dix ans qui a
déjà fait ses armes au 152ème RI de Colmar, à la
Légion et dans un goum marocain. Tous deux de caractère très
affirmé, une estime réciproque naît à la suite d’un fructueux
travail en collaborateur, une estime qui ne sera jamais
infirmée.
Rien d’étonnant à ce que
DIENER alias ANCEL, chef de maquis ORA en Périgord, ne s’adresse
en premier ressort, en août 1944, à VAUJOUR alias HERVE qui a
mis sur pied dans le secteur de Brive une grosse formation As,
avec le futur général GUESDIN alias GEORGES, pour prendre le
commandement de ce qui s’intitulera Brigade Indépendante
Alsace-Lorraine.
A son corps défendant et
malgré le plaisir de pouvoir retravailler avec son ancien
subordonné, le futur colonel VAUJOUR, déjà investi du
commandement du Régiment de Marche Corrèze Limousin se voit
obligé de refuser l’offre.
Comme lui et je puis en
témoigner, ayant été aux ordres des deux, Tony fut un chef
charismatique, plutôt près de ses hommes, inspirant respect et
confiance, exigeant sur le code d’honneur, capable de blâmer et
de prononcer des sentences fulminatoires mais aussi de pardonner
une erreur ou d’amnistier une faute.
A mon humble avis, je crois
surtout qu’il préférait –selon la formule consacrée de LYAUTEY-
« être obéi d’amitié » plutôt que d’aveugle soumission.
Revenu à une vie nettement
moins agitée, il quitte l’enseignement mais non l’appui aux
jeunes en obtenant sa mutation pour l’office de la jeunesse et
des sports à Strasbourg où comme Directeur Départemental du
Bas-Rhin, il déploiera la même lucidité et la même que dans les
postes tenus antérieurement. Bizarrement, le Directeur Régional
qui le supervise est Louis HAERINGER que nous connaissions mieux
comme second d’ANCEL, au bataillon « Strasbourg » sous le nom
d’emprunt de Lt Dominique, depuis qu’Adelphe PELTRE
avait trouvé la mort des braves, à Bois le Prince, le 2 octobre
1944.
Tu as, soi-disant, cueilli
ton nom de guerre sur un mur d’usine où une publicité vantait
les bretzels alsaciens ANCEL, mais pour justifier de façon plus
rationnelle ce choix et surtout le fait d’avoir accolé ce
pseudonyme à ton patronyme, tu m’avais rétorqué que DIENER – ou
traduit de l’allemand- serviteur tu te nommais, c’est-à-dire
celui qui sert, et que tu ne tenais point à violer cette règle
en t’appelant ANCEL, un nom qui se rapproche du terme latin « ancella »
signifiant servante. Effectivement, serviteur tu l’as été, mais
sans esprit de totale sujétion, durant toute ton existence –
Serviteur, tu l’as été en assumant des fonctions éducatives ou
administratives – Serviteur, tu l’as été en « servant le prince
à la guerre », comme se serait exprimé Montesquieu –Serviteur,
tu l’as toujours été d’une France idéalisée.
Cher Tony ! Pour finir je
veux évoquer seulement de notre passé de Résistance quelques
minutes heureuses. C’était vers le 10 août 1944. Tu étais de
passage au PC de SCHATZI à la Jaumarie, à Vergt. Dans le salon
du juge COMBEAU, il n’y avait que le commandant, son épouse
Pierrette et moi-même. Incontinent, en remarquant un piano dans
un coin de la pièce, tu as soulevé le couvercle et tu nous as
régalés avec la sonate au clair de lune de Beethoven. Cela nous
changeait terriblement de l’atmosphère souvent pesante qui
peuplait notre quotidien.
Comme la musique est la
parole la plus profonde de l’âme, d’après Romain ROLLAND, je te
remercie encore, à travers elle, pour le cadeau que tu m’avais
fait ce jour là.